A l’invitation de la « FUNDACION PLURALISMO Y CONVIVENCIA » présidée par le Ministre de la Justice, Monsieur Mariano Fernandez Bermejo, et dirigée par Monsieur José Maria Contreras Mazario, et de LA FEDERATION DES COMMUNAUTES JUIVES d’ESPAGNE et de son président Monsieur Jacobo Israël, une délégation française composée de treize personnes s’est rendue à Madrid et à Tolède les 25 et 26 juin derniers.
Cette délégation, conduite par le Père Patrick Desbois, directeur du Service national des Evêques de France pour les relations avec le judaïsme et par le Grand Rabbin Gilles Bernheim de la synagogue de la Victoire à Paris et Vice-président de l’Amitié Judéo- Chrétienne de France, était composée de personnes ayant des responsabilités dans l’Eglise catholique en France pour le dialogue entre Juifs et Catholiques et de représentants du CRIF dont Monsieur le Professeur Gérard Israël.
Il est difficile de saisir en quelques lignes la richesse de ces journées, il faudra encore du temps pour en recueillir tous les fruits ; voici juste quelques impressions et quelques points de réflexion retenus au retour.
L’expulsion des juifs
d’Espagne, en 1492, est bien sûr dans toutes les
mémoires mais les cinq siècles qui ont suivi ont
été bien plus déterminants encore :
cinq siècles d’absence totale de toute
présence juive en Espagne. Cette impossibilité de
retour a crée « un vide terrible » et
« ce manque est inscrit dans notre histoire »
affirmait Madame Mercedes Rico, directrice des Affaires religieuses au
Ministère de la Justice, à l’ouverture
de nos rencontres. Une trace a cependant perduré
grâce au judéo-espagnol, langue qui a
continué à être parlée, mais
sans aucun contact l’Espagne, dans un rapport ambigu avec le
pays comme nous l’a montré Monsieur Michel Azaria,
spécialiste de ce sujet.
Actuellement la présence
juive reprend corps peu à peu, on compte treize
communautés dans le pays, bientôt quatorze, une
communauté par ville pour essayer de favoriser
l’unité avec toujours un mélange de
séfarades et d’ashkénazes. Ces
communautés sont encore petites mais on est
frappé par leur vitalité. La visite de la
synagogue de Madrid et la volonté de transmettre une
mémoire vivante pour aujourd’hui à
l’aide de la constitution d’un petit
musée retraçant la vie de la
Communauté juive de Madrid en ont été
le témoin. Egalement à Tolède le
très beau Museo Serfadi.
La Constitution de 1978 a fait de
l’Espagne un
état non confessionnel et non pas un état
laïc…En 1980 une loi organique sur la
liberté religieuse est promulguée permettant
à l’état de signer des accords avec
l’Eglise catholique et des confessions «
d’enracinement notoire » (juive, musulmane et
protestante).
En date du 10 novembre 1992, une loi est votée portant sur
« l’accord de coopération entre
l’état espagnol et la
Fédération des communautés juives
d’Espagne », en même temps
qu’un accord avec les organisations
évangéliques et la commission islamique.
Il apparaît donc que les religions sont perçues
comme jouant un rôle important dans la cohésion de
la nation espagnole et que le souci de la liberté religieuse
et de la normalisation du pluralisme religieux est porté par
les instances de l’Etat en particulier par le
Ministère de la Justice . Une attention toute
spéciale est faite à
l’élaboration de programmes et d’outils
pour l’enseignement religieux de toute confession
(engagée par les accords), enseignement optionnel
dispensé dans les écoles publiques.
Des créations diverses ont suivi les accords de 1992 par
exemple celle de la FUNDACION invitante sur décision du
Conseil des Ministres le 15 octobre 2004 ; ses les activités
portent essentiellement sur des projets éducatifs, sociaux
et culturels ayant pour but de favoriser
l’intégration.
On remarquera que les structures de dialogue se sont mises en place
très vite, à la vitesse même des
transformations radicales vécues par la
société espagnole ces dernières
années.
Mais ses structures officielles ne doivent pas faire oublier les instances locales de dialogue, pour certaines d’entre elles « pionnières » et si importantes dans le travail de terrain: le Centre d’Etudes Judéo- Chrétiennes à Madrid avec Sœur Ionel et le professeur Miguel Garcia Barro, les différents groupes d’amitié judéo-chrétienne venus témoigner de leur action : de Ségovie, de Barcelone (M. Simy Benraroch) et de Valencia ( M. Francisco Fontana).
Volonté et
détermination à construire
un dialogue sont manifestes chez nos nombreux interlocuteurs espagnols
mais ce qui est remarquable c’est que
d’emblée ils situent ce dialogue dans une
dimension européenne. La récente
création en 2006 de la Casa Sefarad en est le signe :
instrument public (partenariat entre le Ministère des
Affaires étrangères, la Mairie de Madrid et la
Communauté juive de Madrid) , elle a pour mission de
redonner sa place à la culture juive, dans toutes ces
dimensions et de faire le lien entre les communautés juives
d’Espagne et les grandes institutions juives
européennes et mondiales.
S’appuyant sur l’expérience du dialogue
entre juifs et chrétiens en France, le Grand rabbin Gilles
Bernheim a montré comment l’esprit de ce dialogue,
qu’il a caractérisé par deux verbes
« se dessaisir » et « se ressaisir
», (ce que la philosophie de la Renaissance appelait
« réfléchir ») pouvait
être paradigmatique de l’esprit dans lequel on
pouvait s’engager ensemble dans une construction de
l’Europe en profondeur. Se dessaisir : c’est pour
chacun être invité à faire place
à l’autre pour écouter comment,
à partir de son histoire, de sa culture, de sa
mémoire il appréhende les questions du monde.
Se ressaisir : c’est alors réinterroger sa propre
histoire, sa propre culture, sa propre mémoire à
partir d’une autre tradition et découvrir dans sa
propre tradition des ressources jusqu’alors in
soupçonnées.
Si l’on doit donc parler d’identité
européenne c’est en terme d’ «
herméneutique laïque » qui renforce
l’origine en l’enrichissant : chaque peuple se
découvre autre sans renier quoi que ce soit .Pour emprunter
un terme de la tradition juive, on peut dire que chaque peuple doit
faire son hidouch (découverte et production d’une
pensée nouvelle à partir de textes
inchangés) c'est-à-dire revenir au point de
départ qui n’est pas le même
après réflexion. Le Père Patrick
Desbois, reprenant un moment clé de la confiance
rétablie en France entre juifs et chrétiens,
celui de la Déclaration de Repentance à Drancy en
Septembre 1997, portant sur une période circonscrite de
l’histoire, a resitué l’esprit du
dialogue précédemment
développé dans l’objectif
d’une mission portée ensemble dans le respect de
nos traditions respectives. Juifs et chrétiens ont un
héritage commun pour penser la société
d’aujourd’hui et répondre aux
défis de la sécularisation en
fidélité au don de la Loi reçue au
Sinaï.
Citant un certain nombre d’expériences
à caractère caritatif menées en commun
(en Afrique du Sud, en Argentine), il rappelle que se tourner ensemble
vers l’avenir pour des actions communes peut ouvrir des
chemins de fraternité et de retrouvailles
fécondes pour le monde.
d’avenir Nous pensions jusqu’alors la coopération « tradition à tradition », maintenant nous pouvons penser à une coopération dans le dialogue entre juifs et chrétiens « pays à pays »… Le pays plus « jeune » dans l’expérience apportant sa vitalité, son enthousiasme et son attention portée aux réalités nouvelles, le pays plus « ancien » apportant son expérience, sa réflexion et son savoir-faire. Ces échanges et soutiens mutuels se situant d’emblée dans une perspective européenne…une grande porte s’ouvre donc et avec elle une grande respiration…
Le dernier mot sera pour notre amie Henar Corbi Murgui , membre de la Direction des Affaires Religieuses au Ministère de la Justice, qui a été la cheville ouvrière de ces journées plus que réussies…Qu’elle soit vivement remerciée pour sa ténacité, son souci de la qualité et sa disponibilité. Ces journées furent un événement et nous comptons maintenant les uns sur les autres pour que le sillon que nous avons tracé à quelques- uns devienne « chemin d’avenir » pour le plus grand nombre.
Danielle Guerrier
Déléguée
Diocésaine pour
les Relations avec le Judaïsme
Diocèse de
Saint-Denis- en- France