Anna
D.,
né en 1927, Bus'k, région de Lvov.
Adolf
W., né en
1930,
Lisinitchi, région de Lvov.
Mikhaïl
N.,
né en 1923, Kherson, région de Kherson.
Samuel
A., né en 1923,
Dobyzh, région de Zhytomyr.
Anna
D., née en 1927.
Interviewée
à Bus'k, région de Lvov, le 29/04/04.
Patrick
Desbois :
Où
sommes-nous maintenant ?
Anna D. :
Sur la rue Chevtchenko à Bus'k. Nous sommes dans le
cimetière juif.
P.D. : Y
avait-il un quartier juif ici ?
A.D. :
Beaucoup de Juifs vivaient dans le centre de la ville, un peu dans
toutes les rues; au bout de la rue Chevtchenko aussi, il y avait des
maisons, des cours, quelques magasins juifs. Il y avait une Juive qui
vendait des conserves, toutes sortes de choses, son fils vendait des
cigarettes, du tabac, il vendait à la commission.
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P.D.
: Vous
souvenez-vous de ce qui s'est passé lorsque les
Allemands sont arrivés à Bus'k ?
A.D. : Les
Allemands ont tout de suite commencé à construire
un ghetto pour les Juifs de notre village et des villages alentour.
Ceux de Sokal où il y en avait beaucoup... Et puis, les
massacres ont commencés. Ils ont réuni des Juifs
d'âge moyen, forts pour les faire travailler. La plupart
devait creuser des fosses. Puis, on emmenait les gens se faire fusiller
pendant que les autres creusaient les fosses.
P.D. : Y
avait-il beaucoup de villages juifs autour de Bus'k ?
A.D. : C'est
qu'il y avait des Juifs dans chaque village. Ils étaient
très souvent commerçants.
P.D. : Comment
les ont-ils transportés, à pieds, en
chariot, en camion ?
A.D. : Dans
des camions couverts.
P.D. : Est-ce
qu'ils portaient des brassards avec l'étoile ?
A.D. : Oui
avec la croix bleu foncé. Dans le ghetto il y avait des
policiers allemands, il y en avait des Juifs aussi. Et ils les
frappaient, il y avait de nombreuses actions.
P.D. : Vous
souvenez-vous de la première action faite par les Allemands
?
A.D. : Ils
les ont rassemblés dans le centre de la ville où
il y avait le ghetto, il était clos d'ailleurs... Vous
savez, je n'y étais pas, on me l'a raconté. On
les a fait s'asseoir, puis, on les a fusillés. Ils les
amenaient dans le ghetto en camion. Après, ils ont
commencé à les tuer là-bas
derrière la maison, je m'en souviens. Les Allemands avaient
des très gros chien. Les Juifs creusaient les fosses
eux-mêmes. Sur la fin, les Allemands
réquisitionnaient des gens du village pour creuser. Les gens
amenaient leur pelle. Les Juifs se tenaient au bord de la fosse, les
Allemands les fusillaient dans le dos et ils tombaient directement dans
la fosse, puis on mettait de la chaux. Je me souviens d'un jeune Juif
qui avait des jumeaux, il les tenait dans ses bras, un Allemand s'est
approché de lui, il a tiré sur un enfant, puis
l'autre et le troisième tir fût pour le
père.
P.D. : Avez-vous
vu cela vous-même ?
A.D. : Oui.
J'étais dans la maison là-bas. Je regardais
à travers un trou, j'essayais de voir ce qu'il se passait.
Les Allemands criaient aux enfants de ne pas regarder, ils nous
chassaient.
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P.D.
: Combien
y avait-il d'Allemands ?
A.D. : Quatre,
six. Avec deux chiens noirs. Les Juifs essayaient de jeter
discrètement de l'or, des choses précieuses dans
la rivière. Lorsque les Allemands s'en sont
aperçus, ils ont crié, puis les ont fait marcher
plus loin, en les faisant passer par un portail. Il y avait une baraque
là-bas en haut. Ils rassemblaient les affaires des Juifs
dans les camions. Ils faisaient des tas. Il y avait un tas de lunettes,
de pantalons. Puis, ils rapportaient tous ces objets au ghetto.
P.D. : Que
faisaient-ils de ces objets après ?
A.D. : Je
ne sais pas. Je pense que les Allemands gardaient les plus belles
choses. Les Allemands nous forçaient à les aider
à ranger toutes ces affaires. J'avais une voisine
ukrainienne qui a dû les aider.
P.D. : Est-ce
que cela a duré plusieurs jours ?
A.D. : Je
ne m'en souviens plus. Jusqu'à ce qu'ils
détruisent le ghetto. Un an peut-être. Les jeunes
filles, il y en avait une qui était allée
à l'école avec moi et qui était
très belle, Silva, n'étaient pas tuées
tout de suite. Silva devait vivre avec le chef des Allemands. Les
autres jeunes filles servaient aux autres soldats. Ces jeunes filles
rangeaient avec les Ukrainiennes tous ces objets. Lorsque des jeunes
filles tombaient enceintes, ils les tuaient car ils ne pouvaient pas
avoir des enfants avec ces gens-là. Ils demandaient aux
policiers de Sokal de les emmener à un endroit à
dix kilomètres de Bus'k pour tuer ces jeunes filles qui
étaient vraiment belles, car ils ne voulaient pas le faire
eux-mêmes.
P.D. : Etaient-elles
nombreuses ?
A.D. : Un
demi-camion.
P.D. : Combien
de temps a duré l'exécution ici ?
A.D. : Les
exécutions commençaient à l'aube, vers
cinq heures. Ils les fusillaient. Il n'y en avait pas chaque jour.
P.D. : Quel
mois était-ce ? C'était
l'été ?
A.D. : C'était
l'été, il faisait bon. A la fin, lorsqu'il n y
avait plus de Juifs dans le ghetto, les Russes sont arrivés.
Puis les Allemands sont revenus, puis les Russes sont venus
à nouveau. Le ghetto avait déjà
été rouvert. Il y avait encore quelques jeunes
garçons et quelques jeunes filles juifs. Un de ces jeunes,
Rotenberg, ne ressemblait pas à un Juif, il n'avait pas de
barbe, de papillotes. Il s'est enfui à Sokal, puis en
Pologne, de la Pologne en Angleterre. Certains avaient entendu ce qui
se passait en Pologne c'est pourquoi ils ne faisaient pas circoncire
leurs garçons. Les jeunes filles ne ressemblaient pas
à des Juives et elles ne disaient pas qu'elles
étaient juives, elles se faisaient appeler« Anna
», comme moi.
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P.D. : En
combien de fois s'est passée l'action ici ?
A.D. : Il
y a eu de très nombreuses exécutions. Une
quinzaine peut-être.
P.D. : Est-ce
qu'ils les emmenaient toujours en camion ?
A.D. : Oui.
Dans des camions fermés. Les camions s'arrêtaient
là-bas, les gens descendaient, les soldats les pressaient.
P.D. : Les
gens savaient-ils que l'on allait les tuer ?
A.D. : Oui,
ils savaient qu'on les amenait vers leur mort. Ils criaient. Ils
trébuchaient. Un garçon qui était avec
moi à l'école le savait, il me criait «
adieu », il me faisait des signes de la main.
P.D. : Est-ce
qu'ils les tuaient tous avec des pistolets ?
A.D. : Ils
les tuaient d’un coup dans la nuque.
P.D. : Recouvraient-ils
les corps ?
A.D. : On
donnait aux villageois de la chaux pour les recouvrir avec de la terre.
P.D. : Qui
donnait cette chaux?
A.D. : Les
Allemands. Ils l'apportaient dans des camions. Au début,
c'était les Juifs, les plus costauds, qui faisaient cela.
Ensuite, ils réquisitionnaient la population locale pour le
faire.
P.D. : D'après
vous, pourquoi les Allemands ont-ils choisi cet endroit-là?
A.D. : Je
ne sais pas. Peut-être parce que c'est un
cimetière, qu'il y a peu de vis-à-vis.
P.D. : D'autres
enfants regardaient-ils aussi ces fusillades?
A.D. : Oui.
Mais, ils les voyaient une fois et ne revenaient pas une seconde. Car
on fusillait leurs voisins, leurs camarades de classe.
C'était un petit village, tout le monde se connaissait. Tout
le monde avait peur, car on était au courant qu'ils tuaient,
battaient, fusillaient les Juifs. Certains cachaient des Juifs. Il y
avait une femme qui vivait seule, qui cachait une famille juive
entière dans sa cave alors que deux Allemands vivaient aussi
chez elle. Les Juifs décidaient souvent de se cacher dans la
forêt pour ne pas mettre en danger la vie de la famille qui
les cachait.
P.D. : Est-ce
que les habitants de Bus'k savent qu'il y a des fosses communes ici?
A.D. : Aujourd'hui,
on peut compter sur les doigts de la main les gens qui sont
nés à Bus'k. Il n'y a que moi et ma
sœur. Les autres viennent d'autres villes et villages. Ils
viennent des Carpates, de Pologne...
P.D. : Voudriez-vous
qu'il y ait un monument pour eux?
A.D. : Il
y avait beaucoup de pierres tombales ici mais on en a
utilisées pour paver les routes. Avant, le
cimetière était gardé, plus
maintenant. Un monument coûterait très cher, je
pense.
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