RECHERCHES SUR LES
FOSSES COMMUNES EN UKRAINE


carte - recherches - témoignages - revue de presse
LES FUSILLADES MASSIVES DES JUIFS EN UKRAINE 1941-1944 LA SHOAH PAR BALLES
exposition au mémorial de la shoah
du 20 juin au 30 novembre 2007

Anna D., né en 1927, Bus'k, région de Lvov.

Adolf W., né en 1930, Lisinitchi, région de Lvov.

Mikhaïl N., né en 1923, Kherson, région de Kherson.

Samuel A., né en 1923, Dobyzh, région de Zhytomyr.


Anna D., née en 1927. 
Interviewée à Bus'k, région de Lvov, le 29/04/04.
 


Patrick Desbois : Où sommes-nous maintenant ?
Anna D. : Sur la rue Chevtchenko à Bus'k. Nous sommes dans le cimetière juif.
P.D. : Y avait-il un quartier juif ici ?
A.D. : Beaucoup de Juifs vivaient dans le centre de la ville, un peu dans toutes les rues; au bout de la rue Chevtchenko aussi, il y avait des maisons, des cours, quelques magasins juifs. Il y avait une Juive qui vendait des conserves, toutes sortes de choses, son fils vendait des cigarettes, du tabac, il vendait à la commission.

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P.D. : Vous souvenez-vous de ce qui s'est passé lorsque les Allemands sont arrivés à Bus'k ?
A.D. : Les Allemands ont tout de suite commencé à construire un ghetto pour les Juifs de notre village et des villages alentour. Ceux de Sokal où il y en avait beaucoup... Et puis, les massacres ont commencés. Ils ont réuni des Juifs d'âge moyen, forts pour les faire travailler. La plupart devait creuser des fosses. Puis, on emmenait les gens se faire fusiller pendant que les autres creusaient les fosses.
P.D. : Y avait-il beaucoup de villages juifs autour de Bus'k ?
A.D. : C'est qu'il y avait des Juifs dans chaque village. Ils étaient très souvent commerçants.
P.D. : Comment les ont-ils transportés, à pieds, en chariot, en camion ?
A.D. : Dans des camions couverts.
P.D. : Est-ce qu'ils portaient des brassards avec l'étoile ?
A.D. : Oui avec la croix bleu foncé. Dans le ghetto il y avait des policiers allemands, il y en avait des Juifs aussi. Et ils les frappaient, il y avait de nombreuses actions.
P.D. : Vous souvenez-vous de la première action faite par les Allemands ?
A.D. : Ils les ont rassemblés dans le centre de la ville où il y avait le ghetto, il était clos d'ailleurs... Vous savez, je n'y étais pas, on me l'a raconté. On les a fait s'asseoir, puis, on les a fusillés. Ils les amenaient dans le ghetto en camion. Après, ils ont commencé à les tuer là-bas derrière la maison, je m'en souviens. Les Allemands avaient des très gros chien. Les Juifs creusaient les fosses eux-mêmes. Sur la fin, les Allemands réquisitionnaient des gens du village pour creuser. Les gens amenaient leur pelle. Les Juifs se tenaient au bord de la fosse, les Allemands les fusillaient dans le dos et ils tombaient directement dans la fosse, puis on mettait de la chaux. Je me souviens d'un jeune Juif qui avait des jumeaux, il les tenait dans ses bras, un Allemand s'est approché de lui, il a tiré sur un enfant, puis l'autre et le troisième tir fût pour le père.
P.D. : Avez-vous vu cela vous-même ?
A.D. : Oui. J'étais dans la maison là-bas. Je regardais à travers un trou, j'essayais de voir ce qu'il se passait. Les Allemands criaient aux enfants de ne pas regarder, ils nous chassaient.

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P.D. : Combien y avait-il d'Allemands ?
A.D. : Quatre, six. Avec deux chiens noirs. Les Juifs essayaient de jeter discrètement de l'or, des choses précieuses dans la rivière. Lorsque les Allemands s'en sont aperçus, ils ont crié, puis les ont fait marcher plus loin, en les faisant passer par un portail. Il y avait une baraque là-bas en haut. Ils rassemblaient les affaires des Juifs dans les camions. Ils faisaient des tas. Il y avait un tas de lunettes, de pantalons. Puis, ils rapportaient tous ces objets au ghetto.
P.D. : Que faisaient-ils de ces objets après ?
A.D. : Je ne sais pas. Je pense que les Allemands gardaient les plus belles choses. Les Allemands nous forçaient à les aider à ranger toutes ces affaires. J'avais une voisine ukrainienne qui a dû les aider.
P.D. : Est-ce que cela a duré plusieurs jours ?
A.D. : Je ne m'en souviens plus. Jusqu'à ce qu'ils détruisent le ghetto. Un an peut-être. Les jeunes filles, il y en avait une qui était allée à l'école avec moi et qui était très belle, Silva, n'étaient pas tuées tout de suite. Silva devait vivre avec le chef des Allemands. Les autres jeunes filles servaient aux autres soldats. Ces jeunes filles rangeaient avec les Ukrainiennes tous ces objets. Lorsque des jeunes filles tombaient enceintes, ils les tuaient car ils ne pouvaient pas avoir des enfants avec ces gens-là. Ils demandaient aux policiers de Sokal de les emmener à un endroit à dix kilomètres de Bus'k pour tuer ces jeunes filles qui étaient vraiment belles, car ils ne voulaient pas le faire eux-mêmes.
P.D. : Etaient-elles nombreuses ?
A.D. : Un demi-camion.
P.D. : Combien de temps a duré l'exécution ici ?
A.D. : Les exécutions commençaient à l'aube, vers cinq heures. Ils les fusillaient. Il n'y en avait pas chaque jour.
P.D. : Quel mois était-ce ? C'était l'été ?
A.D. : C'était l'été, il faisait bon. A la fin, lorsqu'il n y avait plus de Juifs dans le ghetto, les Russes sont arrivés. Puis les Allemands sont revenus, puis les Russes sont venus à nouveau. Le ghetto avait déjà été rouvert. Il y avait encore quelques jeunes garçons et quelques jeunes filles juifs. Un de ces jeunes, Rotenberg, ne ressemblait pas à un Juif, il n'avait pas de barbe, de papillotes. Il s'est enfui à Sokal, puis en Pologne, de la Pologne en Angleterre. Certains avaient entendu ce qui se passait en Pologne c'est pourquoi ils ne faisaient pas circoncire leurs garçons. Les jeunes filles ne ressemblaient pas à des Juives et elles ne disaient pas qu'elles étaient juives, elles se faisaient appeler« Anna », comme moi.

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P.D. : En combien de fois s'est passée l'action ici ?
A.D. : Il y a eu de très nombreuses exécutions. Une quinzaine peut-être.
P.D. : Est-ce qu'ils les emmenaient toujours en camion ?
A.D. : Oui. Dans des camions fermés. Les camions s'arrêtaient là-bas, les gens descendaient, les soldats les pressaient.
P.D. : Les gens savaient-ils que l'on allait les tuer ?
A.D. : Oui, ils savaient qu'on les amenait vers leur mort. Ils criaient. Ils trébuchaient. Un garçon qui était avec moi à l'école le savait, il me criait « adieu », il me faisait des signes de la main.
P.D. : Est-ce qu'ils les tuaient tous avec des pistolets ?
A.D. : Ils les tuaient d’un coup dans la nuque.
P.D. : Recouvraient-ils les corps ?
A.D. : On donnait aux villageois de la chaux pour les recouvrir avec de la terre.
P.D. : Qui donnait cette chaux?
A.D. : Les Allemands. Ils l'apportaient dans des camions. Au début, c'était les Juifs, les plus costauds, qui faisaient cela. Ensuite, ils réquisitionnaient la population locale pour le faire.
P.D. : D'après vous, pourquoi les Allemands ont-ils choisi cet endroit-là?
A.D. : Je ne sais pas. Peut-être parce que c'est un cimetière, qu'il y a peu de vis-à-vis.
P.D. : D'autres enfants regardaient-ils aussi ces fusillades?
A.D. : Oui. Mais, ils les voyaient une fois et ne revenaient pas une seconde. Car on fusillait leurs voisins, leurs camarades de classe. C'était un petit village, tout le monde se connaissait. Tout le monde avait peur, car on était au courant qu'ils tuaient, battaient, fusillaient les Juifs. Certains cachaient des Juifs. Il y avait une femme qui vivait seule, qui cachait une famille juive entière dans sa cave alors que deux Allemands vivaient aussi chez elle. Les Juifs décidaient souvent de se cacher dans la forêt pour ne pas mettre en danger la vie de la famille qui les cachait.
P.D. : Est-ce que les habitants de Bus'k savent qu'il y a des fosses communes ici?
A.D. : Aujourd'hui, on peut compter sur les doigts de la main les gens qui sont nés à Bus'k. Il n'y a que moi et ma sœur. Les autres viennent d'autres villes et villages. Ils viennent des Carpates, de Pologne...
P.D. : Voudriez-vous qu'il y ait un monument pour eux?
A.D. : Il y avait beaucoup de pierres tombales ici mais on en a utilisées pour paver les routes. Avant, le cimetière était gardé, plus maintenant. Un monument coûterait très cher, je pense.

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