Anna
D.,
né en 1927, Bus'k, région de Lvov.
Adolf
W., né en
1930,
Lisinitchi, région de Lvov.
Mikhaïl N.,
né en 1923, Kherson, région de Kherson.
Samuel
A., né en 1923,
Dobyzh, région de Zhytomyr.
Mikhaïl
N.,
né en 1923.
Interviewé à Bruskinskoye,
région de Kherson, le 14/01/06.
Patrick
Desbois : Quel
était votre métier ?
Mikhaïl N. : J'ai
fait beaucoup de métiers : conducteur de tracteur,
chauffeur,
électricien... J'ai travaillé dans la
mécanique, disons.
P.D. : Que
faisaient vos parents ?
M.N. : Mon
père était aussi conducteur de tracteur, ma
mère était femme au foyer, elle travaillait au
kolkhoze de temps en temps.
P.D. : Où
étiez-vous
pendant la guerre ?
M.N. : Ici.
P.D. : Vous
souvenez-vous de la
première fois où vous avez vu les Allemands
entrer dans le village ?
M.N. : Oui.
C'était en 1941. Ils
étaient déjà installés ici
au mois d'août.
P.D. : Ils
s'étaient donc bien
installés dans le village ?
M.N. : Ils
étaient
trois, ils vivaient sur cette rue. Puis, deux d'entre eux sont partis
dans un autre village, Lichenko. Un seul restait ici constamment.
C'était surtout à Krasnoïe, dans
l'Arrondissement 2, qu'il y avait beaucoup d'Allemands. Cet
arrondissement était juif. Les Allemands fusillaient les
Juifs et les jetaient dans un puits.
P.D. : Est-ce
qu'ils les attrapaient
dans leur maison ?
M.N. : Ils
les attrapaient dans le village. Ils les
amenaient au puits, les fusillaient et les jetaient. Certains s'y
jetaient d'eux-mêmes de peur. Il y avait aussi un village qui
s'appelait Kalinindorf, qui s'appelle Kalininski aujourd'hui. Il y
avait des villages entiers de Juifs. Ils les ont aussi
fusillé et les ont jeté dans des fosses.
C'était des tranchées faites au bulldozer
qu'avaient dû faire les locaux. Alors qu'ici, on les jetait
juste dans le puits, qui faisait 60 mètres de profondeur.
Puis, on a bouché le puits. Voilà comment ils ont
été enterrés. On a fait construire un
monument, il y a très longtemps, je ne sais pas s'il existe
toujours.
P.D. : Est-ce
qu'ils réquisitionnaient les gens en
allant dans les maisons ou faisaient-ils un appel par le
secrétaire du kolkhoze ?
M.N. : Ils
les prenaient dans la rue
ou chez eux et les emmenaient au puits pour qu'ils fassent ce travail
horrible.
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P.D. : Est-ce
que les Allemands leur demandaient de prendre
leur pelle avec eux ?
M.N. : Les
Allemands n'avaient rien de tout cela.
Ils n'avaient que des armes, des fusils, des mitrailleuses. Les gens
apportaient leur pelle, car il fallait les enterrer pour qu'il n'y ait
pas d'infection. Personne ne sait combien de gens il y avait dans ce
puits. Qui peut le dire ? Peut-être le soviet du village
a-t-il gardé des documents. A Kalininski, il y en avait
aussi beaucoup dans la fosse commune.
P.D. : Pourquoi
ont-ils choisi ce
puits ?
M.N. : Parce
que ce puits n'était pas loin, que c'est
assez facile de venir jusqu'ici et de les y jeter, de boucher le puits.
P.D. : Avez-vous
vu des colonnes de Juifs passer ?
M.N. : Non.
On ne
laissait pas les enfants y aller pour qu'ils ne voient pas tout cela.
P.D. : Mais
avez-vous vu des Juifs traverser le village ?
M.N. : Vous
savez, ils conduisaient, en effet, des gens à travers le
village, mais nous ne savions pas qui étaient ces gens, si
c'était des Juifs, des Ukrainiens, des Russes. Nous avons vu
des colonnes qui allaient à Bereslav où il y
avait des fortifications à faire au bord du Dniepr.
P.D. : Est-ce
que tous ces Juifs étaient ceux que les Allemands
avaient attrapés dans les villages ou y avait-il des Juifs
qui essayaient de s'enfuir en suivant la ligne de front ?
M.N. : Non,
ceux qui étaient partis pour être
évacués ont réussi à
s'échapper. Ce n'était que des Juifs qui
étaient restés dans les villages.
Tantôt les nôtres arrivaient, tantôt ce
sont les Allemands qui s'emparaient d'un village. Nous n'avions pas les
forces et les moyens d'évacuer tous les Juifs. Les Allemands
ont pris ces Juifs et les ont jetés dans un puits.
P.D. : Est-ce
que les Allemands qui s'étaient installés
dans le village sont restés après
l'exécution ?
M.N. : Non.
Ils sont partis car leurs troupes
reculaient.
P.D. : Combien
de temps les Allemands ont habité
le village ?
M.N. : Deux
mois, même plus.
P.D. : Après
l'exécution principale ont-ils encore attrapé
d'autres Juifs qui s'étaient enfuis ?
M.N. : S'ils
en
attrapaient, ils les fusillaient, bien entendu. Mais ils ne les
enterraient pas dans le puits. Ils les emmenaient ailleurs.
P.D. : Est-ce
qu'ils ont réquisitionné des tracteurs pour
boucher le puits à la fin ?
M.N. : Ils
ne nous ont rien
réquisitionnés car une grande partie de
l'équipement avait été
évacué vers le Dniepr. Ils le faisaient
eux-mêmes.
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P.D. : Combien
de temps ont duré les
exécutions ?
M.N. : Deux
jours. De manière
périodique, pas du matin au soir sans interruption. Ils
attrapaient des gens, les amenaient, les fusillaient. Personne n'avait
le droit d'y aller. L'endroit était gardé.
P.D. : Comment
interdisaient-ils l'approche de cet endroit ?
M.N. : Il
y avait
des soldats allemands.
P.D. : De
quelle couleur étaient les
uniformes des Allemands ?
M.N. : Vous
savez, ils étaient
nombreux, ils avaient des uniformes de différentes couleurs.
Il y avait ceux de la Gestapo, ceux de la police et d'autres encore. Je
ne rappelle pas de tout, 60 ans ont passé...
P.D. : Est-ce
que
les Allemands ou les policiers perquisitionnaient les maisons du
village pour savoir si des Juifs s'y cachaient ?
M.N. : Oui.
Ils
cherchaient, ils interrogeaient les villageois.
P.D. : Est-ce
que les
Allemands arrivaient avec des traducteurs ?
M.N. : Cela
dépendait. Ils venaient dans les maisons et disaient qu'ils
cherchaient des « Juden ».
P.D. : Y
a-t-il eu des
Juifs qui se sont cachés dans le village ?
M.N. : Oui.
P.D. : Est-ce
que certains ont survécu ?
M.N. : Oui.
Si personne ne
les dénonçait, ils pouvaient survivre. Ce
n'était que des gens âgés. Les gens
avaient peur de cacher des Juifs car ceux qui le faisaient
étaient fusillés. Ils les
considéraient comme des traîtres.
P.D. : Voulez-vous
ajouter quelque chose ?
M.N. : J'ai
défendu le pays, j'ai des
médailles, même si je n'ai pas
participé aux combats. En 1943, on a commencé
à nous déporter en Allemagne comme travailleurs.
P.D. : Est-ce
que vous êtes allé en Allemagne ?
M.N. : Non,
en Autriche, à Salzburg. Je travaillais d'abord dans un
village pour la construction d'une station électrique.
C'était dans des montagneuses rocheuses. Puis, je suis
tombé malade, on m'a envoyé à
Salzburg, une fois guéri, j'ai travaillé dans
l'agriculture.
P.D. : Pourquoi
les Allemands tuaient-ils les Juifs ?
M.N. : Je
pense que cela fait longtemps que les Allemands n'aiment pas les
Juifs. En Allemagne, ils organisaient des « nuits de cristal
». Les Juifs n'avaient pas de vie là-bas depuis
qu'Hitler était au pouvoir.
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