RECHERCHES SUR LES
FOSSES COMMUNES EN UKRAINE


carte - recherches - témoignages - revue de presse
LES FUSILLADES MASSIVES DES JUIFS EN UKRAINE 1941-1944 LA SHOAH PAR BALLES
exposition au mémorial de la shoah
du 20 juin au 30 novembre 2007

Anna D., né en 1927, Bus'k, région de Lvov.

Adolf W., né en 1930, Lisinitchi, région de Lvov.

Mikhaïl N., né en 1923, Kherson, région de Kherson.

Samuel A., né en 1923, Dobyzh, région de Zhytomyr.


Mikhaïl N., né en 1923.
Interviewé à Bruskinskoye, région de Kherson, le 14/01/06. 


Patrick Desbois : Quel était votre métier ?
Mikhaïl N. : J'ai fait beaucoup de métiers : conducteur de tracteur, chauffeur, électricien... J'ai travaillé dans la mécanique, disons.
P.D. : Que faisaient vos parents ?
M.N. : Mon père était aussi conducteur de tracteur, ma mère était femme au foyer, elle travaillait au kolkhoze de temps en temps.
P.D. : Où étiez-vous pendant la guerre ?
M.N. : Ici.
P.D. : Vous souvenez-vous de la première fois où vous avez vu les Allemands entrer dans le village ?
M.N. : Oui. C'était en 1941. Ils étaient déjà installés ici au mois d'août.
P.D. : Ils s'étaient donc bien installés dans le village ?
M.N. : Ils étaient trois, ils vivaient sur cette rue. Puis, deux d'entre eux sont partis dans un autre village, Lichenko. Un seul restait ici constamment. C'était surtout à Krasnoïe, dans l'Arrondissement 2, qu'il y avait beaucoup d'Allemands. Cet arrondissement était juif. Les Allemands fusillaient les Juifs et les jetaient dans un puits.
P.D. : Est-ce qu'ils les attrapaient dans leur maison ?
M.N. : Ils les attrapaient dans le village. Ils les amenaient au puits, les fusillaient et les jetaient. Certains s'y jetaient d'eux-mêmes de peur. Il y avait aussi un village qui s'appelait Kalinindorf, qui s'appelle Kalininski aujourd'hui. Il y avait des villages entiers de Juifs. Ils les ont aussi fusillé et les ont jeté dans des fosses. C'était des tranchées faites au bulldozer qu'avaient dû faire les locaux. Alors qu'ici, on les jetait juste dans le puits, qui faisait 60 mètres de profondeur. Puis, on a bouché le puits. Voilà comment ils ont été enterrés. On a fait construire un monument, il y a très longtemps, je ne sais pas s'il existe toujours.
P.D. : Est-ce qu'ils réquisitionnaient les gens en allant dans les maisons ou faisaient-ils un appel par le secrétaire du kolkhoze ?
M.N. : Ils les prenaient dans la rue ou chez eux et les emmenaient au puits pour qu'ils fassent ce travail horrible.

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P.D. : Est-ce que les Allemands leur demandaient de prendre leur pelle avec eux ?
M.N. : Les Allemands n'avaient rien de tout cela. Ils n'avaient que des armes, des fusils, des mitrailleuses. Les gens apportaient leur pelle, car il fallait les enterrer pour qu'il n'y ait pas d'infection. Personne ne sait combien de gens il y avait dans ce puits. Qui peut le dire ? Peut-être le soviet du village a-t-il gardé des documents. A Kalininski, il y en avait aussi beaucoup dans la fosse commune.
P.D. : Pourquoi ont-ils choisi ce puits ?
M.N. : Parce que ce puits n'était pas loin, que c'est assez facile de venir jusqu'ici et de les y jeter, de boucher le puits.
P.D. : Avez-vous vu des colonnes de Juifs passer ?
M.N. : Non. On ne laissait pas les enfants y aller pour qu'ils ne voient pas tout cela.
P.D. : Mais avez-vous vu des Juifs traverser le village ?
M.N. : Vous savez, ils conduisaient, en effet, des gens à travers le village, mais nous ne savions pas qui étaient ces gens, si c'était des Juifs, des Ukrainiens, des Russes. Nous avons vu des colonnes qui allaient à Bereslav où il y avait des fortifications à faire au bord du Dniepr.
P.D. : Est-ce que tous ces Juifs étaient ceux que les Allemands avaient attrapés dans les villages ou y avait-il des Juifs qui essayaient de s'enfuir en suivant la ligne de front ?
M.N. : Non, ceux qui étaient partis pour être évacués ont réussi à s'échapper. Ce n'était que des Juifs qui étaient restés dans les villages. Tantôt les nôtres arrivaient, tantôt ce sont les Allemands qui s'emparaient d'un village. Nous n'avions pas les forces et les moyens d'évacuer tous les Juifs. Les Allemands ont pris ces Juifs et les ont jetés dans un puits.
P.D. : Est-ce que les Allemands qui s'étaient installés dans le village sont restés après l'exécution ?
M.N. : Non. Ils sont partis car leurs troupes reculaient.
P.D. : Combien de temps les Allemands ont habité le village ?
M.N. : Deux mois, même plus.
P.D. : Après l'exécution principale ont-ils encore attrapé d'autres Juifs qui s'étaient enfuis ?
M.N. : S'ils en attrapaient, ils les fusillaient, bien entendu. Mais ils ne les enterraient pas dans le puits. Ils les emmenaient ailleurs.
P.D. : Est-ce qu'ils ont réquisitionné des tracteurs pour boucher le puits à la fin ?
M.N. : Ils ne nous ont rien réquisitionnés car une grande partie de l'équipement avait été évacué vers le Dniepr. Ils le faisaient eux-mêmes.

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P.D. : Combien de temps ont duré les exécutions ?
M.N. : Deux jours. De manière périodique, pas du matin au soir sans interruption. Ils attrapaient des gens, les amenaient, les fusillaient. Personne n'avait le droit d'y aller. L'endroit était gardé.
P.D. : Comment interdisaient-ils l'approche de cet endroit ?
M.N. : Il y avait des soldats allemands.
P.D. : De quelle couleur étaient les uniformes des Allemands ?
M.N. : Vous savez, ils étaient nombreux, ils avaient des uniformes de différentes couleurs. Il y avait ceux de la Gestapo, ceux de la police et d'autres encore. Je ne rappelle pas de tout, 60 ans ont passé...
P.D. : Est-ce que les Allemands ou les policiers perquisitionnaient les maisons du village pour savoir si des Juifs s'y cachaient ?
M.N. : Oui. Ils cherchaient, ils interrogeaient les villageois.
P.D. : Est-ce que les Allemands arrivaient avec des traducteurs ?
M.N. : Cela dépendait. Ils venaient dans les maisons et disaient qu'ils cherchaient des « Juden ».
P.D. : Y a-t-il eu des Juifs qui se sont cachés dans le village ?
M.N. : Oui.
P.D. : Est-ce que certains ont survécu ?
M.N. : Oui. Si personne ne les dénonçait, ils pouvaient survivre. Ce n'était que des gens âgés. Les gens avaient peur de cacher des Juifs car ceux qui le faisaient étaient fusillés. Ils les considéraient comme des traîtres.
P.D. : Voulez-vous ajouter quelque chose ?
M.N. : J'ai défendu le pays, j'ai des médailles, même si je n'ai pas participé aux combats. En 1943, on a commencé à nous déporter en Allemagne comme travailleurs.
P.D. : Est-ce que vous êtes allé en Allemagne ?
M.N. : Non, en Autriche, à Salzburg. Je travaillais d'abord dans un village pour la construction d'une station électrique. C'était dans des montagneuses rocheuses. Puis, je suis tombé malade, on m'a envoyé à Salzburg, une fois guéri, j'ai travaillé dans l'agriculture.
P.D. : Pourquoi les Allemands tuaient-ils les Juifs ?
M.N. : Je pense que cela fait longtemps que les Allemands n'aiment pas les Juifs. En Allemagne, ils organisaient des « nuits de cristal ». Les Juifs n'avaient pas de vie là-bas depuis qu'Hitler était au pouvoir.

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