Anna D.,
né en 1927, Bus'k, région de Lvov.
Adolf W., né en
1930,
Lisinitchi, région de Lvov.
Mikhaïl N.,
né en 1923, Kherson, région de Kherson.
Samuel A., né en 1923,
Dobyzh, région de Zhytomyr.
Samuel
A., né en 1927.
Interviewé à Dovbysh, région de
Zhythomyr, le 03/08/04.
Patrick
Desbois : Est-ce qu'il vivait des Juifs ici
avant la guerre ?
Samuel
A. : Oui.
P.D. : Que
s'est-il passé pour eux
quand les Allemands sont arrivés ?
S.A. : Ils
les ont tous
rassemblés dans un bâtiment de deux
étages. Ils vivaient là-dedans, on les retenait
prisonniers. Puis, les Allemands ont annoncé qu'on les
emmenait à Ivanka, un village voisin, qu'ils devaient
rassembler leurs affaires, leurs biens de valeur. Là-bas,
ils devaient planter des pommes de terre. Des policiers, qui
étaient des voisins, nous ont dit qu'on allait, en fait, les
fusiller. C'est pourquoi nous sommes allés voir avec
d'autres gars si c'était vrai. Ils les ont
emmenés, déshabillés, leurs affaires
ont été emportées dans une baraque.
Ils les ont amenés dans un champ, il n'y avait pas d'arbres
à l'époque, où il y avait
déjà des tas de sable qui venaient
d'être creusés. Sur le chemin vers les fosses, ils
jetaient dans les buissons des choses de valeurs. Ensuite, on leur a
dit qu'un responsable devait venir de Novograd-Volinski et qu'ils
devaient attendre. Ils ont attendu de onze heures du matin à
quatre heures de l'après-midi. Ils étaient assis
en famille. Ils étaient gardés par la Polizei, ce
n'était pas des Allemands, mais notre police, ils
étaient neuf. Ils n'avaient pas de mitraillettes mais des
fusils. Aucun Juif n'a essayé de s'enfuir. Ils savaient ce
qui allait leur arriver. Avec mes amis nous attendions. Lorsque le
responsable est arrivé, il a levé le bras pour
leur dire de se lever. Les Juifs, les parents les enfants ont
commencé à s'approcher de la fosse. A chaque tir,
nous entendions un bruit sourd si la balle frappait la personne, un
bruit normal si elle ne la touchait pas. Ils tombaient tous dans la
fosse, morts ou seulement blessés, que la balle les ai
touchés ou pas. Les parents tombaient les enfants dans les
bras. Il y avait trois fosses. Ils en ont rempli deux. Puis, ils ont
fait venir les Juifs de Kameno-Brody. Ils les ont amenés en
chariot, il y avait beaucoup de gens âgés qui ne
pouvaient pas marcher. Ils n’en n’ont plus
emmené ensuite. Un Allemand, Volkedeutsch, qui
était un de nos voisins depuis longtemps, nous a dit
qu'environ 350 personnes avaient été
emmenées.
[retour
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P.D. : Qui
tirait ?
S.A. : Il
n'y avait pas
d'Allemands, ils restaient dans le village, un peu plus loin de cet
endroit. Ils avaient un appareil spécial, je ne sais pas
comment cela s'appelle, qui leur permettait de voir
l'exécution de loin. Ils rigolaient en regardant tout cela,
il y avait seulement neuf personnes qui tiraient et personne n'essayait
de s'échapper. C'est notre Polizei qui exécutait.
P.D. : Est-ce
qu'ils étaient dans des voitures ?
S.A. : Ils
étaient dans le village-même, leur quartier
général était dans un
bâtiment de deux étages, celui de la police.
P.D. : Donc,
ils ne sont même pas venus voir ?
S.A. : Non,
il n'y
avait pas d'Allemands, il n'y avait que nos policiers. Ensuite, ils
nous ont forcés à combler la fosse, on voyait des
mains bouger essayant de s'agripper à quelque chose, des
gens n'étaient pas encore morts. Je me suis senti mal, un
des policiers que je connaissais m'a jeté sur le
côté, je suis resté couché.
J'ai mis trois heures à me remettre de cette chose horrible.
P.D. : Les
fosses étaient-elles gardées
après ?
S.A. : Non,
personne ne les gardait. Je ne l'ai pas vu
mais on m'a raconté que les fosses ont bougé
pendant deux jours. Certains étaient encore vivants. Au bout
d'un certain temps, du sang a commencé à
apparaître à la surface de la fosse.
P.D. : Est-ce
que des gens ont réussi à s'échapper ?
S.A. : Non.
Au début, les Juifs n'ont pas essayé de
s'enfuir car ils ne s'attendaient pas à ce qu'on leur fasse
cela. Ils pensaient qu'on les défendrait. Mais personne n'a
osé, les gens avaient peur, il y avait une loi qui disait
que toute personne qui cacherait un Juif serait tuée avec
toute sa famille.
P.D. : Aujourd'hui
comprenez-vous pourquoi les
Allemands ont tué tous ces Juifs ?
S.A. : Je
ne sais pas.
J'étais très jeune à cette
époque.
P.D. : Est-ce
qu'on les tuait à la
mitraillette ?
S.A. : Les
policiers les tuaient avec des fusils
allemands.
P.D. : A
combien de mètres tiraient-ils ?
S.A. : Je
ne sais pas, à dix, quinze mètres. Les gens se
tenaient au bord de la fosse pour qu'ils tombent bien à
l'intérieur...
[retour
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P.D. : Où
se trouve-t-on ?
S.A. : On
est à Dovbyzh
à l'endroit où ont été
enterrés les Juifs. Je peux vous citer quelques noms de
famille de personnes qui ont été tuées
ici, qui vivaient dans ce village et aussi à Ousitchno. Il y
avait, par exemple, Ousikha, Berdtchik, Laïka, une femme
à qui il manquait une jambe. J'ai oublié le nom
des autres personnes que je connaissais. Je connaissais très
bien les Ousikha de Ousitchno, le village où je suis
né, où j'ai grandi, je m'entendais
très bien avec eux. Ils sont enterrés ici.
P.D. : Où
se trouve exactement la fosse ?
S.A. : Là.
Plus
tard, on est venu creuser pour prendre du sable, on a trouvé
des crânes et d'autres os. Le creusement a donc
été interdit. Il y avait trois fosses mais
seulement deux ont été remplies.
P.D. : Où
vous trouviez-vous pendant l'exécution ?
S.A. : Là,
à côté, où il
y a les arbres. Et nous avons tout vu, nous les avons vu attendre
pendant trois, quatre heures, je ne sais pas exactement. Des familles
entières, parents, enfants, étaient assises en
rond. Le soleil brillait. Il était dix heures à
peu près. Les policiers attendaient le responsable, ils
étaient assis là-bas, où il y a
l'asphalte aujourd'hui. Quand il est arrivé, ils ont dit
« Ah, enfin, le voilà ». Le responsable
a levé le bras en l'air, puis l'a baissé. On a
entendu « levez-vous ». Les gens se sont
avancés jusqu'au bord de la fosse, les enfants entre les
parents. Lorsque la balle touchait la personne, on entendait un bruit
sourd, lorsqu'elle ne les touchait pas, la balle partait loin. Qu'ils
soient touchés ou pas, les gens tombaient dans la fosse. Le
père, les enfants... On ne tirait pas sur les enfants, ils
tombaient dans la fosse comme ça.
P.D. : Qui
comblait la fosse
?
S.A. : Les
gens du village. Ils les embauchaient dans tout le village
et alentour. Ils prenaient n'importe qui. Moi, j'étais venu
pour regarder ce qu'il se passait. Un policier s'est
approché de moi, m'a donné une pelle. Je me suis
souvenu d'un commandement religieux qui dit « ne creuse
jamais une fosse, cela pourrait être la tienne ».
En voyant les gens qui bougeaient encore dans la fosse, j'ai
commencé à me sentir mal, à chanceler
au bord de la fosse. Un policier que je connaissais, un voisin, est
venu et m'a poussé pour ne pas que je tombe dans la fosse.
Ma mère est venue, un peu après pour s'occuper de
moi, elle me parlait, me posait des questions mais j'étais
incapable de répondre. Je suis resté
là trois heures environ, les fosses étaient
déjà comblées, les policiers partis,
on était toujours là. On voyait les fosses
remuer. Puis, on est retourné chez nous.
[retour
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P.D. : Pouvez-vous
nous montrer où se tenait la Polizei ?
S.A. : Un
peu plus loin
de la fosse, dans cette direction. Les gens étaient
là, au bord de la fosse, puis au bord de l'autre fosse quand
la première était pleine. Et les policiers se
tenaient là, à une bonne distance pour les
fusiller. Pendant ce temps, des chariots amenaient d'autres Juifs, de
Kamen-Bereg. Mais ceux-là on ne les fusillait pas, on les
jetait directement dans la fosse, vivants...
P.D. : Comment
ont
été rapportés les vêtements
? A pied, en chariot, en voiture ?
S.A. : Les
gens se
déshabillaient, posaient leurs vêtements sur des
chariots. Lorsque les chariots étaient pleins, ils
partaient. Il y avait plusieurs chariots. Ils y mettaient les manteaux,
les vestes, les chapeaux... C'étaient ceux des gens qu'on
allait fusiller. Les chariots les apportaient dans le village
où il y avait un entrepôt.
P.D. : Ces
chariots
étaient-ils arrivés en même temps que
les Juifs ?
S.A. : Tout
cela était organisé par les
policiers. Toute personne qui avait un cheval, un chariot devait venir.
Les gens devaient obéir à cette loi.
P.D. : Qui
chargeait les chariots ?
S.A. : C'était
les Juifs
eux-mêmes qui les jetaient sur les chariots, qui
étaient déjà là lorsque les
gens sont arrivés.
P.D. : Que
sont devenus ces
vêtements ?
S.A. : Ils
emportaient les vêtements dans
le village. Puis deux, trois jours après, lorsque tout cela
était fini, les gens du village ont
été appelés. C'était pour
la distribution de ces vêtements. Il y avait des chaussures,
des manteaux, des vêtements de femmes, d'enfants, d'hommes.
Ils les jetaient aux gens. C'était les Allemands qui s'en
occupaient. Ils lançaient les vêtements aux gens
et prenaient des photos en rigolant. Ils ont pris un
édredon, l'ont déchiré et se sont mis
à jeter les plumes en l'air, lesquelles retombaient sur la
foule. Ils photographiaient tout cela en se moquant des gens.
P.D. : Que
sont devenues les choses de valeur, les bijoux ?
S.A. : Les
policiers ont
emporté ce qu'ils ont pu prendre sur le lieu de
l'exécution. Mais il arrivait que les Juifs distribuent aux
Ukrainiens sur le chemin les bijoux qu'ils portaient, des colliers, des
bagues, des boucles d'oreilles... Ils criaient « tenez,
prenez, en souvenir de nous ». Les Juifs leur donnaient
d'eux-mêmes, pendant que les policiers ne regardaient pas. On
ne leur volait pas ces choses.
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