Lev Vassilevitch V

En 17 jours de recherches, nous avons interrogé 61 témoins filmés et localisé 26 sites d’exécutions.

Lieux

Région de Brest

Villes et villages investigués: Velikorita, Lechnitsa, Malorita, Domatchevo, Doubok, Cherks, Zamchany, Zabolottia, Tcherniany, Mokrany, Tomachovka, Vyssokoïe, Komarovka, Orkhovo, Lepliovka, Bronnaïa Gora, Smoliarka, Sokolova, Tchernavtchitsi, Mala Tourna, Bolchaïa Tourna, Voltchine, Ogorodniki, Pestchatka, Brest, Kossovo (district de Bereza)


Conclusions:

Quatre moments forts de l’enquête matérialisent l’apport décisif de ce séjour de recherches.

– Un premier moment se situe lors de l’investigation dans le village de Malorita. Le témoin Vladimir Ivanovitch K. se souvient que les Juifs étaient « libres » dans le ghetto mais n’avaient rien à faire. On leurs demandait de faire quelques travaux dans la ville comme reboucher les cratères de bombes. Le témoin a pu apporter de la nourriture à une amie juive de sa mère. Un jour, il a vu arriver 3 colonnes, composées chacune de 80 à 100 et de policiers ukrainiens et de l’école de police. Elles se sont arrêtées à la Kommandantur puis à la gendarmerie et ont ensuite encerclé le ghetto. On a donné l’ordre aux villageois de rester dans leurs maisons pendant la fusillade.

Lors de la tuerie, la police ukrainienne ne fusillait pas. Seule la SD le faisait. La fusillade a duré plusieurs jours, d’abord intensément pendant trois jours puis épisodiquement. Après la fusillade, les Allemands ont demandé à une certaine Josépha de préparer un bon et grand repas pour les 5 personnes de la SD. Le témoin raconte que cette Josépha a vu revenir un des Allemands avec une fillette qu’il caressait et à qui il donnait du chocolat. Cette fillette l’avait ému en lui offrant des fleurs qu’elle avait cueillies près de la fosse pendant la fusillade. Cet Allemand lui aurait demandé où étaient ses parents: ils avaient été fusillés. L’Allemand a arrêté de fusiller en disant qu’il ne voudrait plus le faire et a voulu recueillir cette fillette. Il s’est fait exclure de la SD et renvoyer chez lui.

Lidia Alexeïevna S. précise les circonstances de la tuerie: elle a vu les Juifs conduits à travers la rue centrale, puis devant sa maison avant d’être dirigés vers une petite colline où se trouvaient les silos à pommes de terre. Les Juifs étaient liés par 4 avec du fil de fer. On les a fusillés par groupe. Les Juifs ont creusé eux-mêmes une très longue et large fosse. Après la fusillade, les Allemands ont rebouché la fosse et l’ont fait tasser par des chevaux. Le témoin est passé prés de cette fosse et a pu voir partout sur le sol une espèce de mousse rouge faite de sang. Nathan, un cordonnier juif, a été tué lors de sa tentative d’évasion lors du transfert vers le lieu d’exécution massive. Le grand père de Lidia l’a enterré le lendemain dans son jardin, sous un noisetier.

– L’enquête des circonstances entourant l’assassinat des Juifs du ghetto de Brest constitue un second moment important du voyage.

Il ressort des témoignages une forte interaction entre la ville et le ghetto. Le témoin Lev Vassilievitch V. explique qu’il y avait en réalité deux ghettos à Brest: un petit et un grand. Ils n’étaient gardés que de l’intérieur. Les Allemands avaient ordonné aux Juifs de les réaliser et de les clôturer. 28 000 Juifs vivaient là. Le témoin et son frère avaient l’habitude de s’introduire dans le ghetto en passant sous les barbelés toujours au même endroit. Ils s’accrochaient des ronds jaunes dans le dos. Ils s’adressaient toujours au même Juif, un cordonnier que connaissait son père. Leur mère leur remplissait de nourriture des sacs, comme des sacoches à masque à gaz qu’ils portaient en bandoulière, qu’ils devaient échanger. Le témoin accompagnait également dans les villages alentours des enfants juifs de 10-12 ans qui enlevaient leur rond jaune, à une dizaine de km de là, et échangeaient des biens contre de la nourriture.

Le témoin nous explique que les Juifs de Brest ont été évacués en train à Bronnaïa Gora en septembre 1942. On a alors rouvert le ghetto. Les Allemands imposèrent une discipline de fer. Les biens des Juifs ont été vendus selon un protocole très organisé. Il y avait une règle : ne pas piller. Des vendeurs patentés par le Gebietskommissar (ils recevaient un Ausweis) alleaient prendre les biens dans les maisons et les vendaient à tous les coins de rue. Le fruit de la vente, à bas prix, revenait aux Allemands et les vendeurs étaient payés par les Allemands en marks d’occupation ou en monnaie ukrainienne.

– Le troisième moment fort fut l’investigation dans la village de Bronnaïa Gora lui-même. L’investigation met à mal l’idée du secret entourant le processus de destruction des Juifs d’Europe en révélant que les Allemands ont forcé des villageois à assister à la tuerie.

Ainsi, Alexeï Petrovitch M. a été forcé d’assister avec 4 camarades toute une journée à la fusillade de Juifs de 44 wagons d’un train de 47 wagons. Il travaillait dans la forêt pour les Allemands. Ce jour là, en automne il se rendait en vélo avec 4 personnes sur un chantier d’abatage de bois. Les Allemands qui les ont trouvés là les ont obligés à les suivre en leurs disant que s’ils ne les suivaient pas ils les tueraient. Les Allemands disaient : « on va fusiller les « Juden ». Venez avec nous et vous allez regarder. Si vous rejoignez les partisans, ce sera pareil pour vous ». Arrivés sur le site il découvrit 3 fosses creusées par des tracteurs, parallèles à la voie. La première était à moins de 5 m de la voie. D’autres fosses étaient en cours de creusement par des gens venus d’autres villages. Le site était entouré de barbelés. Un passage sans barbelé faisait office de porte. Le témoin et ces 4 compagnons étaient à l’extérieur de l’enclos. D’autres Allemands ainsi que des gens de main-d’œuvre sont arrivés en camion ou en moto. On a apporté 5 mitrailleuses. Il y avait beaucoup d’Allemands. Certains parlaient russe ou polonais. Un train de 10 wagons de marchandise est arrivé. Un officier a donné l’ordre d’ouvrir la porte du premier wagon. Les Allemands sont montés et ont forcé les gens à se déshabiller entièrement. Ils coupaient les habits ou les sous vêtements de ceux qui refusaient avec leurs couteaux. Beaucoup de gens étaient blessés et saignaient. Les vêtements restaient à l’intérieur des wagons. Les Juifs descendaient alors en petit groupe de 5 à 10 personnes et se dirigeaient vers les fosses. Ils se tenaient debout devant celles-ci. Dès qu’ils étaient en position, les tireurs les fusillaient sans en recevoir l’ordre, à leur propre initiative. Ils ont fusillé des hommes, des femmes, des enfants et des vieillards. Les gens tombaient dans la fosse ou à côté. Dans ce cas on les traînait par les pieds dans la fosse. Le témoin a ainsi assisté au remplissage de 3 fosses avant de demander et d’obtenir la permission de rentrer chez lui, à la tombée de la nuit.

– Enfin, le témoignage d’un homme qui a travaillé gratuitement à transporter du bois coupé au camp d’extermination de Sobibor. Anton Kondriatievitch K. a du livrer du bois à la gare de Sobibor en convoi de 10 chariots. Il y est allé de nombreuses fois tant que les Allemands étaient là, mais seulement en été, et parfois plusieurs fois par semaine. Il y avait plusieurs équipes de 10 chariots qui se relayaient. Le matin vers 9h, ils allaient en forêt charger le bois coupé par les Juifs. Il fallait ensuite le convoyer jusqu’à la petite gare de Tomachovka, le décharger là, le ranger correctement, s’éloigner et faire se reposer les chevaux avant de repartir. Cela prenait toute la journée. Deux hommes de Vlassov armés de matraques surveillaient la gare et le déchargement. Les villageois savaient que tout ce bois servait à brûler les Juifs : à chaque voyage, le témoin voyait de la fumée monter tout droit. L’odeur était insupportable.

 

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